Publications récentes dans les revues littéraires

Revue Traversées N° 87, page 99 à 102

 

DÉSIRS TREMBLÉS

Ô vie ! Proie si lente à mourir !
Sous les mâchoires de l'hiver
comme aux tenailles du soleil
tu rassembles tes en-vies
tu veux encore bondir
animale, endurcie
rompue à défier le temps
Ô vie ! Proie dolente et tenace
je te sens sous ma peau tressaillir
long fleuve traînant ses glaces
au bout des doigts
de guerre lasse
lorsque embrouillées
d'appels tremblés,
en prières imaginaires
se joignent les mains
pressant le cœur
prêt à tomber
au pied du mur

Ô vie ! Quel dur noyau
pour si petit fruit !
Si peu de chair
tant de désirs
Y a t-il au moins
au coin du bois
germe d'amande
et d'avenir ?

 Jeanne CHAMPEL GRENIER

Traversees numero 87

MARIA ENNEIGÉE DE VIVRE
(à nos anciens)

En ce lieu perdu où l'on rassemble
Ceux que la solitude même
Finit par livrer à l'oubli
Ceux qui ne peuvent se suffire
Et doivent se suffire de l'indifférence
De la solicitude bienséante
D'épisodiques visites
Au long du morne corridor  
Divisé en réduits multiples
Où l'on case ce patrimoine affectif
Que sont nos aînés
Vieux grimoires oubliés
Que l'on ne consulte plus
J'ai rencontré une femme (f- âme)
Encore belle, assise au pied de son lit
Mains croisées sur les genoux
Et qui attendait...
C'était comme une parente éloignée
Soudain devenue proche
Son visage, sa présence, son regard
Me sont entrés en mémoire
Comme une lame de fond
Violence pathétique de la rencontre
Hors du temps...
En suspend...
Fragile beauté à nu qui frappe à la fois l'oeil,
L'esprit et le cœur
Elle avait dû être brune, racée, venue du sud
Il neigeait en ses cheveux
Depuis longtemps
Si froid et si doucement
À la fois...
Il neigeait si tendre...
Dans ses yeux
Qui semblaient me reconnaître !
Quelle attente discrète !
J'eus envie de la prendre contre moi
De la serrer dans mes bras
De la réchauffer un peu
Et de retenir son nom

Maria, elle s'appelait
C'était un peu ma mère
D'une autre vie
Ou bien moi
Au seuil de ma nuit

Jeanne CHAMPEL GRENIER

aquarelle Jeanne Champel Grenier

PREMIER PRIX DE LA NOUVELLE FANTASTIQUE 2018 - POÉSIE VIVANTE - Revue PORTIQUE (Chris BERNARD)

          SOMMEIL DE PORCELAINE
         
Sleeping beauties


            Bob Reward, représentant de commerce spécialisé dans la porcelaine à feu, venait d'atterrir en Corée du nord, où, depuis deux ans, malgré un régime totalitaire, l'on était revenu aux traditions les plus sobres concernant la vaisselle à partir d'une porcelaine fine, translucide, du plus bel effet et moins coûteuse même que celle importée de Chine. Il s'agissait pour la firme « Goldendeco », dont Bob était actionnaire, de concurrencer les productions mondiales devenues hors de prix à cause d'une meilleure rétribution de la main d'oeuvre.
             L'homme d'affaire était donc à Pyongyang depuis la veille, où il avait fait une rencontre tout à fait imprévue : la représentante en chef de la firme « Tching », spécialisée en  Arts de la table coréens ; ils avaient longuement échangé leurs points de vue, ils aimaient la poésie tous les deux, ils aimaient aussi la littérature fantastique. Beaucoup de choses les rapprochaient. La nuit étant déjà fort avancée, ils allaient se quitter mais s'étaient mis d'accord pour une visite, dès le lendemain, dans une usine qui alliait à la fois création et respect des traditions. Entièrement rassuré, Bob avait souhaité une bonne nuit de repos à son interlocutrice si compétente et si raffinée dont le parfum imprégnait désormais l'air qu'il respirait, où qu'il soit. Totalement sous le charme, légèrement groggy même, il rejoignit, à l'opposé de la ville, l'hôtel où il avait réservé une chambre pour la nuit.
           À cause d'un bol de riz violemment épicé, avalé au repas frugal du soir, il venait néanmoins de passer une nuit agitée. Encore tout secoué par les crampes d'estomac, il se leva en grognant, la mine renfrognée. Son regard jaune rencontra, posée sur un guéridon, l'élégante missive laissée la veille et signée Lui Chin : une carte d'invitation parfumée et quelques mots accompagnés d'un élégant dessin de papillon à l'encre de Chine, papillon si réaliste que les antennes semblaient frémir comme devant un miellat de fleur invisible. Il changea alors de visage , sa mine grisâtre s'éclaira ; une soudaine fraîcheur s'empara de lui comme une eau de source emplissant un puits  brûlant en plein désert ; il se sentit soudain aux portes d'un jardin fruitier, riant, léger, couvert de bourgeons floraux prometteurs . Afin de parachever le renouveau qui s'installait en lui et autour de lui, il prit une douche rapide et s'aspergea abondament d'eau de Kenzo, afin de ne pas dénoter.
            Il était en Corée, pour la première fois et s'était vite employé à chasser de son esprit tous les mauvais pressentiments que beaucoup avaient attribué à ce voyage, délicat certes, mais de la plus haute et secrète importance. Jeune loup à la tête d'une enseigne réputée, son patron qui l'avait dépêché ici afin d'ouvrir un nouveau marché, lui avait fait miroiter des retombées exceptionnelles.
Peut-être même lui offrirait-il un poste dans cette partie de l'Asie. Il s'imaginait déjà s'associer avec la belle Liu Chin qui envahissait déjà toutes ses pensées.

            S'empressant de déjeûner, Bob commanda un thé au jasmin et des toasts au bacon. Hélas, le serveur émacié, après une série de courbettes, osa lui avouer que les menus d'inspiration USA n'étaient plus à la carte depuis l'arrivée de Trump et ses inimitiés avec Kim Jong-un. Il aurait dû s'en douter. Aussi se mortifia-t-il de n'avoir anticipé ce refus. ''Prévoir et agir'' était la devise de son entreprise !.. Allait-il se mettre à faillir dans le domaine de la perspicacité? En remplacement, on lui apporta deux nems au gingembre et du riz soufflé, le tout précédé et suivi de force courbettes mécaniques bien huilées. Le pauvre domestique, maigre et pâle, demeura un long instant plié en deux par une réelle contrition, peut être même à cause d'un début d'inanition, puis s'effaça.
            Essayant d'oublier la sensation gluante que lui procurait ce petit déjeuner inhabituel, Bob réfléchissait à la journée. Aurait-il le temps d'aller au pied des monts Kumgang, le seul lieu touristique conseillé et bien balisé par les autorités ? En avait-il encore envie ? Une légère migraine le poursuivait depuis peu. D'autre part, il avait été copieusement nourri et abreuvé d'avertissements concernant les infrastrures minimales ainsi que l'économie touristique plus que basique qui faisaient de cette dynastie communiste un territoire vindicatif et agressif dont le développement se cantonait à l'armement nucléaire et à des techniques plus ou moins occultes de domination des adversaires politiques. Certaines O.N.G. faisaient même état de famines endémiques telles, qu'en 2012 un rapport d'Amnesty International avait déclaré que des milliers de coréens se nourrissaient d'herbe et d'écorce et que des cas d'anthropophagie n'étaient pas rares.
               Voilà qui n'était pas rassurant ; mais une étude approfondie de son entreprise était formelle : il y avait un marché à prendre et des échanges fructueux considérables pour les deux parties pouvaient en découler.
                Il but son thé bouillant, à petits coups brefs et rapides, sans toucher au second nem qui ramollissait tel une huître géante ( la climatisation étant inexistante) au pied des baguettes noires indifférentes, strictes et parfaitement parallèles .
              Un dernier coup d'oeil au miroir afin de vérifier l'état de sa mise matinale : complet sombre, chemise blanche et col Mao : le parfait homme d'affaire nippon. Il saisit sa sacoche contenant son I Pad et un Nikkon de dernière génération afin de rapporter quelques photos des rares créations actuelles de la seule firme d'art et décoration de la table nord coréenne  qui présentait ses nouvelles créations : la collection « Tokaï » aussi fine que des pétales de fleurs de pommier'', disait le slogan publicitaire. Il avait aussi emporté le dernier Stephen King intitulé « Sleeping Beauties »* ; Stephen King, l'écrivain hors normes dont il avait, dès leur parution, dévoré toutes les œuvres. Des histoires fantastiques, faciles à lire et bien ficelées, les seules qui puissent lui libérer les méninges des soucis quotidiens liés à son job ingrat. Il relisait le début de ce futur best seller pour la énième fois, s'étonnait de ne pas parvenir à en poursuivre la lecture : les aléas du trajet, sans doute...
              Enfin, il avait obtenu un rendez-vous avec Liu Chin, attachée de presse de la firme TCHING . Cela n'avait pas été facile du tout. Il avait fallu finasser et rétribuer des tas d'intermédiaires plus ou moins obscurs et avides mais très bien renseignés. Voilà c'était fait. Il avait enfin rencontré Liu Chin, hier soir au karaoké, afin d'éviter les espions, et le courant était aussitôt passé entre eux. La très jeune femme, précédée d'un halo d'encens oriental puissant,  lui apparut par contraste, si fine, si frêle, si translucide qu'en la voyant il crut apercevoir une libellule de nacre à peine sortie de sa mue ; toute de soie blanche vêtue, elle paraissait fragile, nue et cristalline. Quelle belle et vivante enseigne pour sa firme ! Un fruit sauvage dans son halo de brume matinale ou bien une fleur de pécher, la première de la saison, encore dans sa bulle de rosée. Une beauté délicate, vraiment énigmatique, avec de longues et fines mains gantées de noir, des yeux de jais au regard rapide et coulissant qui le fixait par instant....un charme étrange qui l'avait fait frissonner des pieds à la tête  et l'avait plongé dans d'étranges sensations voluptueuses raffinées inconnues jusqu'ici.
            Tout à ses impressions de la veille, il arriva devant l'immeuble dont l'adresse était notée sur l'enveloppe et prit l'ascenseur. Liu habitait au onzième étage. Sans doute était-il encore un peu tôt. Il attendit avant de sonner que l'agitation de début de journée à l'hôtel soit plus évidente. Personne encore dans les couloirs et personne dans l'ascenseur qu'il venait de quitter. Il regarda sa montre  et lut 7 h 35  ; il s'était fixé 7 h 30 maximum, alors qu'il avait rendez-vous à 7 h 45 ; c'était sa règle : Arriver toujours à l'avance !..Il craignait comme une malédiction le fait d'arriver trop tard.  Il était ce que l'on appelle ''du matin''et ne rechignait pas à agir dès les premières heures du jour.
 Toute sa vie, il avait pris pour habitude d'arriver à l'heure, une question de respect. De plus au pays si proche des célèbres montres Seiko, il ne s'agissait pas de faillir. Et puis quelque chose, un rythme inhabituel battait en lui à la manière d'une trotteuse à secondes...et se répercuait à son poignet. Un pouls en alerte qui prenait possession de sa poitrine, de ses tempes, et freinait sa respiration.
            Parvenu devant la porte 128, il lut le nom de Liu Chin, resserra son col, passa la main dans ses cheveux, se redressa et s'apprêta à sonner lorsqu'il aperçut un rai de lumière filtrer verticalement entre le mur et le chambranle. Un étourdissement ou bien une vraie lumière venue de l'intérieur de l'appartement ?  Et toujours ce parfum...Avait-il réveillé Lui Tching ? Il se retint d'appuyer sur le bouton, réfléchit, attendit un peu...peut-être s'était-elle absentée un instant, il allait la voir passer... Il consulta à nouveau sa montre 7h30 ! C'était la limite extrême, il ne pouvait attendre. Il sonna. La porte s'ouvrit tout grand, automatiquement. 5 minutes de retard ! 6 maintenant... ! Ses tempes battaient plus fort, sa poitrine se serrait de vertige...
Il avançait dans le hall de l'appartement. Toujours personne. Il appela doucement :
Miss Liu Chin ?
Aucune réponse. Il toussa, éleva un peu la voix :
Je suis Bob Reward...nous avions rendez-vous...
          Soudain elle apparut, translucide, en déshabillé de soie blanche, un tendre sourire aux lèvres, une véritable porcelaine Ming ; elle avançait sur ses fines jambes, à petits pas feutrés, se jeta dans ses bras ; c'était comme un éblouissement, une opulente vague de jasmin du matin ; et pourtant elle n'avait pas de poids ; il ressentait un abandon d'amour et de sérénité jamais connu à ce jour. Il était soudain traversé, soulevé, emporté par une émotion jamais ressentie, une émotion qui l'ébranlait au point qu'il se sentit brûlant, prêt à fondre en cendre à ses pieds. Il était devenu un de ces arbres magiques tout de neige florale, à qui un oiseau étrange par son chant unique avait mis le feu, un de ces arbres éternels qui affleurent le papier de soie parfumé des estampes chinoises antiques et qui vous font oublier jusqu'à la vie présente...infiniment....définitivement.

Bob Reward ne réapparut jamais.Une enquête remonta jusqu'à Liu Chin qui, elle aussi, avait disparu. Un mystère. Sans doute l'avaient-ils voulu ainsi. On retrouva à l'hôtel de leur dernière rencontre, des éclats de porcelaine fine mêlés de cendre à côté d'une longue et fine enveloppe de coton blanc tissé, semblable à un cocon de soie entourant deux livres noués ensemble et  annotés pour avoir été lus avec attention : « L'offrande lyrique » de Rabindranath Tagore et « Sleeping beauties » de Stephen King. Les enquêteurs allaient devoir longtemps se pencher sur les deux ouvrages pour essayer d'imaginer la suite...
( Fin d'une des premières versions de « Sleeping beauties » de Stephen King, version volée, sans doute, et longtemps proposée comme seule authentique, en Asie.)

Depuis peu, les lecteurs ont appris que sort, à Paris, chez Albin Michel, la vraie version en français  du dernier thriller de Stephen King intitulé « Sleeping beauties». Il s'agit de femmes (asiatiques, pour la plupart) qui, dérangées dans leur sommeil, deviennent des criminelles du troisième type, assoiffées de vies humaines. On ne retrouve jamais leurs victimes. Elles tuent et disparaissent laissant une sorte de cocon de chrysalide vide, semblable à celles de papillons carnivores géants d'une autre ère.

*Sleeping beauties  : Beautés endormies

Jeanne CHAMPEL GRENIER


 

"POÉSIE SUR SEINE N° 96" - page 85 à 88, rubrique : "Du côté des nouvelles"

 

LE RAISIN NOIR DU CHILI
(ou LE GRAND SILENCE)


Ce jour-là, maman, quand je suis arrivée, je t'ai trouvée petite et légère, un peu effacée, un peu lointaine. Tout à coup c'était moi la grande et toi la petite. Ça m'a fait un choc.
Je me suis dit : j'ai trop tardé, quinze jours, mon dieu, presque trois semaines à cause de cette sciatique qui m'empêchait de conduire ! c'est trop.
Je t'ai embrassée comme j'aurais embrassé une image d'hostie sans la casser. Tu étais dans l'entrée sous l'arcade catalane de la maison ; la glycine avait juste été taillée par ton fils, mon frère...ta belle glycine, un long serpent torsadé, un vrai boa constrictor qui enserrait le chéneau :
— Tu as vu la glycine ? ... Quelle force ! Elle est plus costaude que moi ! Il faut l'avoir à l'œil et bien la tailler sinon, en rien de temps elle soulève la maison ! Regarde-la, elle monte jusqu'au toit, bientôt elle avalera les tuiles !
— Ah ! oui, elle est vivace... et quelle belle ombre l'été ! ... Et ces fleurs ? Jamais vu des grappes aussi longues...et d'un violet ! La mienne est lamentable à côté !
— Tu n'as qu'à prendre des graines, ce n'est pas ce qui manque !
Et j'ai ramassé quatre ou cinq gousses.
Ensuite on est entrées. Il était onze heures environ, ce mercredi-là.
— Je vais te faire un peu de ménage...depuis quinze jours... la poussière... les toiles d'araignées...
— Oh ! Laisse tomber la poussière...pas aujourd'hui... Assieds-toi !
            Tu t'es assise sur ton cher rocking-chair et tu m'as fait signe avec la main sur la chaise à côté de toi :
— Viens t'assoir là !
Je suis venue. J'ai dû parler, parler pendant trois heures au moins. Jamais je ne t'avais autant parlé, jamais. On était bien. Et puis tout doucement, toi qui prends toujours sur toi, toi qui ne supportes pas les gens qui se plaignent, petit à petit sans insister tu m'as dit :
— Je sens que je me fatigue très vite... l'appétit s'en va et surtout je m'essouffle tout de suite.
— Mais maman, tu as vu comme tu marches vite ? Moi je n'arrive pas à te suivre au Leclerc ; on dirait que tu as laissé le lait sur le feu !
— Eh ! Je ne sais pas marcher lentement, je n'ai jamais eu le temps, ça m'énerve et ça me fatigue encore plus... mais tu sais, ce n'est pas ça, c'est bizarre, je me sens partir, je sens que c'est la fin...
Je ne relève pas, je n'ai pas envie d'entendre ça. Elle répète comme pour elle-même,
— Je le sens, je sens que c'est la fin...Dommage ! ... Je voudrais vivre encore.
Alors j'embraye vite :
— Mais maman, on a des hauts et des bas ; tu vas remonter la pente, tu vas voir. Il faut boire beaucoup d'eau, tu y penses ? Sinon tu te déshydrates et te dessèches comme l'herbe, pareil !
— Eh oui, je bois, je me force, je n'ai jamais soif... sauf si je mange des anchois ! Mais tu sais... 92 ans quand même... ça pèse !

Couverture poesie sur seine

— 92 ans ? C'est rien, c'est courant maintenant ; tu as vu ce petit vieux rigolo, sportif de haut niveau, celui qui est champion cycliste cette année à 100 ans !
Elle rit :
— Ah ! Ce vieux, il n'a pas dû autant en baver que moi ! A 100 ans, faire du vélo tous les jours !
Ah ! oui alors, il m'a fait rire, il est plus maigre que son vélo et il pédale plus vite que son ombre ! Il doit continuer à pédaler la nuit celui-là ; je parie qu'il se dope ! (elle rit) Si tu lui enlèves son vélo, il casse sa pipe aussitôt !
— C'est sûr ! Tu l'as entendu ? Il a l'intention de battre son record l'an prochain !
Là, on rit un bon coup et je profite de la situation :
— Tu sais, le moral c'est important ; si tu te fixes un objectif, ton cerveau reprend le commandement du bateau et hop ! C'est reparti !
Elle m'écoute et se redresse :
— Tu as raison, il faut se battre... Je me suis toujours battue... Oh ! tu sais, crois-moi, je n'ai pas envie de mourir mais quand même... je me fatigue plus vite qu'avant et de plus en plus vite.
— Pense à bien manger des vitamines, des oranges pour la vitamine C.…hein ? des oranges, tu en manges ?
— Oui, oui, mais je n'aime que les Navels d'Espagne, y en a pas en ce moment, elles sont sèches ou bien acides...J'achète du raisin noir du Chili et je mets des heures à l'éplucher.
— Tu épluches les raisins, toi ?
— Tu as vu la peau des raisins et des tomates maintenant ? On dirait du caoutchouc !... Ah ! ils nous empoisonnent à force de trafiquer la nature...Qui sait avec quoi ils les arrosent...et puis les mélanges génétiques...ils ont dû croiser ça...va savoir avec quoi ! Je te dis...pour faire du fric ils sont capables de tout ! Tout est foutu ! La planète est foutue ! Et moi, j'en prends le chemin !
Tu es allée chercher une grappe de raisin noir, très belle, enroulée dans ton petit plat rond tout blanc, une très belle grappe avec de gros grains comme des prunes ; tu as pris un grain pour me montrer l'épaisseur de la peau et la grosseur des pépins :
— Regarde ces pépins, on dirait des noyaux, comment veux-tu que j'avale ça ! Pourtant j'adore le raisin... alors en regardant ''Les chiffres et les lettres'' je trie mon raisin grain après grain et lorsque la grappe est vide, je commence à le manger !
— Quelle patience !
— Tu verras dans 20 ans ! Il te faudra un casse-noix pour manger des raisins !
C'est incroyable ce qu'on a parlé et ri ce jour-là, toutes les deux ; je me souviens, tu étais redevenue gaie, tu m'as dit :
— Ne t'inquiète pas, si je meurs je ne l'aurai pas fait exprès !
J'avais 2 heures de route à faire alors on s'est dit au-revoir ; on s'est embrassées, tu sentais la verveine ; je suis montée dans ma voiture et je t'ai vue dans ton ensemble bleu ciel, et là encore je t'ai trouvée légère, amenuisée mais un peu ragaillardie, souriante... et je t'ai dit comme une urgence :
—Viens avec moi, un ou deux jours à la maison... je te ramènerai quand tu voudras !
Tu m'as répondu :
— Eh non, ça tombe mal, demain j'ai rendez-vous à la mairie pour des papiers...la prochaine fois !
Et je suis ressortie de voiture pour t'embrasser encore une fois, j'avais le sentiment qu'il fallait que je te serre fort ; et puis tu m'as poussée un peu et tu m'as dit :
— Allez, file sinon tu vas rouler de nuit.

Voilà maman, on ne s'est plus serrées dans les bras depuis.
Après le grand fracas de ton départ, léger pourtant, silencieux et de nuit, je suis revenue dans ta maison, notre maison. Il a fallu se partager tes affaires pour garder quelque chose de toi. Il a fallu vider les placards, tes confitures pour l'année, débarrasser ton frigo.
Je suis repartie avec ta dernière grappe de raisin noir du Chili couchée dans son bol blanc et je l'ai gardée longtemps, longtemps et puis j'ai commencé à manger un grain chaque jour, c'était comme le Saint Sacrement...16 jours exactement... de communion avec toi au seuil du Grand Silence. Tu m'avais dit qu'il y avait d'énormes pépins et une peau de crocodile mais je n'ai rien senti... juste que c'était la dernière grappe, maman, la dernière que tu avais touchée.

Jeanne CHAMPEL GRENIER
(Extrait de ''Le ciel est bleu ma mère est belle'')

 

JOURNAL À SAJAT N° 109

Illustration de la Page de couverture

Le journal a sajat 109
 

NEIGE A COEUR

C'est en janvier qu'elle est venue
en pleine nuit après la bise
Au moment où le temps s'arrête
passe alors une mariée
étrange au regard glacé
dont la robe se confétise
Elle balance des poignées
de choses blanches émiettées
suivies d'oiseaux ébouriffés
qui cherchent pitance à ses pieds
Et la forêt vieillit d'un coup
la vue se trouble, les nuits sont blanches
Sur la rivière elle se penche
pour bien se regarder tomber
Et dans le pur de son regard
tous les étangs gisent gelés

C'est en janvier qu'elle est venue
En pleine nuit, elle dégrise
ceux qui la croyaient disparue
Allons voir au pied de l'église
les pauvres qui s'éternisent
mante trouée et jambes nues
Si la foi les réchauffe un peu
L'amour, lui seul, est un vrai feu

Jeanne CHAMPEL GRENIER
 

DOUCEUR DE DÉCEMBRE

Un peu de blanc sur terre, tout juste une caresse...
Il neigeait ! Il neigeait ! Une douceur immense !
A peine trois flocons mais déjà une ivresse
Prenait nos cœurs d'enfant pour les laisser en transe !

Emmitouflés de laine, il nous fallait crier
Alors que sous nos pieds s'adoucissaient les bruits
Nous roulions en tout sens tels perles de collier
Et buvions dans nos mains, de la neige le fruit

La nature avait beau inciter au silence
Nous n'étions que projets du matin jusqu'au soir
C'était le temps des jeux, celui de l'insouciance

A l'autre bout du monde existait une lande
Une terre sacrée où était né l'espoir...
Et dans nos cœurs Noël déroulait ses guirlandes

 

Revue Traversées N° 84 (page 83)

 

ELLE AVAIT TOUJOURS ...

Elle avait toujours
Des chants d'oisillons
Dans la poche
Et pas de larmes
Pour les mouchoirs

Elle marchait, marchait
Pour tracer le chemin
Qui retournait
En enfance

Vieille, elle était
De partout
Le temps l'avait vécue
À se tordre le cou

Si belle encore
Vue de dos
La marelle emmêlée
À ses pieds

Et pas d'armes
Pour déchoir

Cueillie, elle fut
Au reposoir
Dernière rose
Plus blanche
Que neige

Jeanne CHAMPEL GRENIER

Revue traversees n 84

Revue Poésie sur Seine N° 94 (page 87)

SEVILLANE

La cascade des rires
Déverse sa fraîcheur
Sur les patios fleuris

Grenades éclatées
Gisements de rubis
Mille oiseaux assoiffés

Le soleil électrise
les rayons des abeilles
Aux balcons du jasmin

Tout froufroute et respire
Bat des cils et des ailes
L'été caramélise
Les murs de friandises
Et vaporise l'eau
Sous les œillets en pots

 

Esméralda sent le jardin
Et la fleur d'oranger
Les oiseaux séguedillent
Sur les toits de Séville
Aux couleurs de dragée

Je me souviens des mains
Qui émiettaient du pain
Sur le sol d'un paso
Saturé de moineaux

Jeanne CHAMPEL GRENIER

 

Revue Poésie sur Seine N° 93 (page 36)

 

À MES AMIS PERDUS

À mes amis perdus, à ceux que j'ai gardés
Tous ceux qui m'ont un jour donné la joie à boire
Ceux que j'ai dessinés au coin de mes cahiers
Ceux qui se souviendront que j'aimais leurs histoires
Car j'y trouvais de quoi marcher un peu plus loin
Merci d'avoir croisé un beau matin ma route

Je vous laisse mes coins de forêt à fougères
Le ruisseau enjoué qui saute sur les pierres
Je vous laisse les prés, je vous laisse les sources
Et toutes les étoiles qui éclairaient ma course
Car dans l'immensité j'ai placé ma galère
Pour garder dans le cœur un reste de lumière

Je vous laisse les combes, les animaux cachés
Que j'ai parfois surpris et qui m'ont regardée
Je vous laisse l'amour de mon pays secret
Mais j'emporte avec moi les couleurs du matin
Qui m'ont toujours permis d'aller jusqu'à demain
Avec au fond de moi le sceau de l'Amitié

Jeanne CHAMPEL GRENIER

Poesie sur seine n 94

Revue Poésie sur Seine

VENISE ANDANTINO

Là-bas dans les canaux
De vieux airs de musique
Dérivent sur les eaux...
On entend leur écho
Un peu mélancolique
Crescendo
Decrescendo
Les palais de dentelle
Meublés de violoncelles
Ont leurs dessous dans l'eau
Et partout des jardins
Débordants de jasmin,
Des fontaines à champagne,
Où pétillent les oiseaux
Apportent la fraîcheur
Andante allegretto...

 

Te souviens-tu
De ce refrain léger
Qui courait dans les rues?
Non, tu ne te souviens pas
C'était un chant d'oiseau
Posé sur une vasque
À côté d'un piano
Il est resté là-bas
À se lisser les ailes
Près du Rio Alto
Tu ne te souviens pas
Mais je vois dans tes yeux
Comme un dernier reflet
Léger, andantino
Flotter entre deux eaux...

Jeanne CHAMPEL-GRENIER

 

Revue Poésie sur Seine N° 85 (page 22-23)

JOSEP

On bâtit sa légende
Au pas de solitude

Son nom était Josep
On l'appelait ''le Pep''
À soixante ans passés
Il suivait son grand frère
Qui lui servit de mère

On le voyait aux champs
Binant et ratissant
La terre du pays
Qui l'avait accueilli
En tant que journalier
On l'employait souvent
Au moment des vendanges

Il était Catalan
Comprenant le français
Mais nul n'a jamais su
Quel ton avait sa voix

À l'heure des repas
Assis au bout du champ
À l'ombre d'un lilas
Il mangeait lentement
Sa part de ''tortilla''

 

 

Parfois il soulevait
Sa casquette en sueur
Alors apparaissait
Son regard de douceur
Couleur des Pyrénées
Ce vert d'une fraîcheur
Qui caressait le cœur
Avec fraternité

On le disait timide
Illettré, solitaire
Mais nul ne le craignait
C'était un travailleur
Longues étaient ses journées

Il passait lentement
Comme passe la brise
Sans déranger le temps
Sans ajouter aux crises
C'était comme un gardien
De la paix du village
Sans geste, sans un mot
Cette angélique image
S'inscrivait tout en haut
Des mémoires de sages

On sut longtemps après
Qu'il eût quitté la vie
Qu'il aurait bien voulu
Retourner au pays

Et qu'il était muet

Jeanne CHAMPEL GRENIER

 

Revue Portique

LA POMME OU L'OISEAU ?

C'était bien beau
D'avoir inventé la pomme
Mais pour le ver
Fallait pas !
Fallait s'arrêter avant !
C'est ça, on en fait toujours trop,
Trop de gestes,
Trop d'allant
Et voilà
Qu' il y a des restes
Qui vous empoisonnent
La vie durant
Ah bon ?
Le ver, c'était pour l'oiseau ?
Quelle idée !
Puisqu'il lui faut
D'abord attaquer
La pomme !...
Autant s'être décidé
Pour un oiseau
Qui ne jure
Que par la pomme
Oui, ça reste un concurrent
Pour l'amateur de pommes...
Mais bon,
La grive au confit de pommes
C'est divin !
Je vous le confie !
Mais j'y pense...
Et si la pomme n' était là
Que pour le ver ?
Alors ça, quel pépin ...
A tomber dans les pommes !
Car c'est toujours le ver
Qui a raison de l'homme !

Jeanne CHAMPEL GRENIER

LE JOURNAL À SAJAT N° 108 - Septembre 2017

JOUR D'ENCRE

Dans cet algèbre de la vie
Il y a toujours une inconnue
On peut la remplacer par Pi
Le cercle ne sera pas tenu
« Que sont mes amis devenus ? »
Disait un sublime ingénu
Quel est ce temps qui les emporte ?
Le vent qui court sur une eau forte
Ne cherchons plus le fil d'Ariane
Il est bien parti en quenouille
Et plus personne au bout du fil
Juste l'obscurité bredouille
La vie entière tu tâtonnes
Sur un chemin tord et pentu
D'étranges mots sur un grimoire
Sans horizon et sans histoire
Tu es là, chargé de mystère,
D'amours perdus, d'amis rêvés
De déceptions et de prières
Avec tes souvenirs d'automne
Et ton cœur qui se pelotonne
Aussi lourd qu'une vieille enclume
Devant un moineau qui s'enrhume
Qui piaffe et secoue ses plumes
Dans le bassin aux anémones

Jeanne CHAMPEL GRENIER

 

Le journal a sajat 108

LE JOURNAL À SAJAT" N° 106 - mai 2017

RENDEZ-VOUS D'HIVER
        
Je te regarde venir vers moi
A travers la vitre gelée
Tu me regardes
La glace flambe
La vie coule à nos pieds
Les fleurs de givre sont en émoi
Soudain soudés
Nos cœurs caramélisent
On a oublié les paroles
Une musique d'étoiles
Aimantes, entrechoquées
Nous envahit
Peu à peu le silence
S'éloigne en sifflotant
Les mains dans les poches...
Et reviendra
Quand il voudra !
Célébrons l'éclipse du temps
Les lunaisons, les équinoxes
Pénétrons les constellations
Et que pleuvent les au-delà
Jusqu'à noyer les infinis
Rien n'éteindra notre passion
Tous les hivers nous seront là
De chaque côté de la vie
Je te regarde venir vers moi
A travers la vitre gelée
Tu me regardes
La glace flambe
Et la vie coule à nos pieds
Les fleurs de givre sont en émoi
 
Jeanne CHAMPEL GRENIER

 
Rendez vous d'hiver jcg

LE JOURNAL À SAJAT N° 106 - mai 2017

ICI
 
Ici, dans ce lopin d'enfance
Il m'arrive encor de respirer à fond
Le bleu du ciel est grand ouvert
En long, en large et en travers
Et profond jusqu'au vertige
Pas une poussière, pas une ombre
Juste un chemin de migration
Qui tend vers la douce lumière
De ces pays pleins d'horizons
Qui ont toujours sauvé mes rêves
Ici, dans ce lopin d'enfance
Il m'arrive encor de respirer à fond
J'y entends la voix de ma mère
Qui jette du grain aux pigeons
Les hirondelles au balcon
Ont des envols de connivence
Et se préparent aux grands voyages
Tout à l'envers du paysage
Les vergers se gorgent de fruits
D'abeilles d'or et de bourdons
Un bassin reflète sans bruit
La menthe sauvage et le cresson
Juste le « Ploc ! » d'une grenouille
Qui retient sa respiration
Ici, dans ce lopin d'enfance
Où se reposent mes saisons
Il m'arrive encor de respirer à fond
 
Jeanne CHAMPEL GRENIER
Ici jcg

LE JOURNAL À SAJAT N° 105

PRIÈRE D'UN JOUR D'AUTOMNE

Je voudrais en vieillissant
Peu à peu diminuer,
Me déliter en silence
Avec autant de délicatesse
D'humilité, d'élégance
Et d'allure
Que ces feuilles mortes
Qui peu à peu se perforent
De mille petits jours
Jusqu'à ce que seul subsiste
Un aérien squelette
De nervures...
Plus un seul atome de vert
Emouvantes dentelles végétales
Petites mains de cellulose
Si pures...
Tracé par un doux Michel Ange
Leur réseau de vie demeure
Quand au silence se mélange
Leur âme de papier
Et d'azur...
Pourtant dans leur paume ajourée,
Pour qui la regarde de prés,
Se lisent encor mot à mot
Les belles lignes de l'amen
Qui furent ...
Le temps d'une vie
A amender
Le futur

Ah ! Comme je voudrais
Que dure
Ce sentiment d'inachevé
Dans l'univers renouvelé
Où cette douceur m'emmène !

Jeanne CHAMPEL GRENIER

LE JOURNAL À SAJAT

J'AI UN GRENIER MIROBOLANT...
 
J'ai un grenier mirobolant
Un vaisseau qui ploie sous les ans
Mille et un cosmos de poussière
Tournent en rond dans ses rayons
Que le soleil met en lumière
A chaque coin de la maison.
Des toiles d'épeire en cascade
Où se prennent les moucherons
Font des palanquins de fortune
Où se balance aussi la lune.
Quand vient la nuit, tout déménage
Du Sud au Nord et d'Est en Ouest
Ce sont des souris d'un autre âge
Qui ont réchappé de la peste
et des naufrages d'autrefois
Elles ont les yeux bridés, du reste
Il suffirait d'ouvrir les malles
Pour découvrir dans des cartons
Des reliques pyramidales
Qu'on suspendait dans les salons :

 
Grenier mirobolant illustration

 

Des tableaux Ming ou des lampions
Brodés de soie qui tombe en poudre ;
Des souvenirs de coups de foudre
Du temps des colonies perdues...
L'histoire a tout remis en place
Dans le grenier meurt le passé
Un chinois tient boutique en face
Son enseigne éclaire la rue
On y sert du thé en sachet
Et des bols de riz à la glu

J'ai un grenier mirobolant
Une geisha parfois le hante
Elle a dix ans depuis janvier
et vient souvent dans mon grenier
Elle emporte ce qui lui chante
C'est une histoire d'amitié
J'ai un grenier mirobolant...
 
Jeanne CHAMPEL GRENIER
 
Diapositive4 22

Ajouter un commentaire