Alors la nuit délivre La nuit délivre

Alors la nuit delivre la nuit des livres jcg

 

CHANT XXV
FENÊTRE OUVERTE...

Quête spirituelle
Fenêtre ouverte sur l'Ailleurs
Il lui semble bien qu' il respire...

Il a rempli sa nuit de livres
de mots sacrés enluminés
ils sont sa vie, son sang, ses pleurs
mille poèmes pour mieux vivre
mots arrachés au cœur de l'arbre
qui se souvient du bleu des cimes

Oh ! Ce vertige au long des veines
entre altitude et tendre abîme...
C'est la nuit que tout devient clair
car les champs de blé restent verts
verts aussi les désirs, et libres
retardant leur maturité
pour mieux voir fleurir les bleuets

Il a fermé les ''aujourd'hui''
pour  présager des lendemains
Voici qu'en lune descendante
il choisit  bien d'autres semailles
pour un pays à peine né
où germe la Fraternité
et puis l'Amour et la Beauté

La migration de lettres noires
où les doutes sont apparus
des milliers d'oiseaux dérisoires
couchés sur le blanc du papier
revient toujours pour le hanter (...)

CHANT X
AMOUR
dans l'âme

Juste se sentir
par instant
plus grand que soi
parce que quelque chose
vous a soulevé de terre
suspendu
au-dessus de l'air
bien au-delà
de vous-même
au-delà
du plus grand
du plus brûlant
des souvenirs
Passer à la flamme nouvelle
tout le recueil de la vie
sentir l'espace s'ouvrir
et l'espace entrer
Et plus rien qui frôle
les épaules
rien au-dessus de la tête
rien au-dessous des pieds
s'agrandir de l'intérieur
filament de tungstène
qui se dilate
et diffuse la lumière
et sa chaleur
en continu
irradiante
aveuglante
aux portes du visage
et s'épurer à cœur...
et à vie
une nuit

CHANT XII
PAR FOI

il manque l'essentiel

Il fait vert en ces lieux
Il fait tendre, souvent
Où est donc le point d'eau
que parfois je pressens
Il faut passer les rocs
croiser les éboulis
se griffer aux ronciers
se piquer aux orties
et glisser dans la boue
des ornières cachées
pour trouver le passage
obscur inoublié

Je connais cette source
venue du fond des temps
Mon âme vient y boire
papillon palpitant
à déchirer ses ailes
sur le premier écueil
et les brûler parfois
à l'ange flamboyant
posté devant le seuil
qui ne me connaît pas

Parfois l'ange s'endort
il a confiance en moi
La source devient port
où s'alignent les barques
du sommeil de Redon
Je choisis la plus claire
et je me glisse au fond
Un oiseau m'y attend
un très vieux goéland
qui vole au ras de l'air
parle avec les brisants
et va pêcher pour moi
les poissons de la paix
qu'il va multiplier
jusqu'à la fin des temps

Il fait vert en ces lieux
il fait tendre souvent
On en perd le sommeil
il faut piocher le vent...

 

CHANT XVIII
AUX SEUILS ILLUMINÉS

À Clément

Aux seuils illuminés des bois
Des papillons d'or cachent l'eau
Et la protègent et la ventilent

Car tout dépend de ce secret

Les océans, les monts, les landes
Ne sont vivants qu' en la rivière
Quelle eau me faudrait-il poursuivre
Pour qu'un peu plus longtemps je vive ?
Elle semble si loin la rive
Et ses pépites aurifères
Que j'entrevoyais autrefois
En suivant l'ombre de ma mère
Quand je croyais les hommes frères …

Heurter du pied le puits des larmes
Voilà l'eau sombre qui m'attend
Elle sait et ne se trouble pas
Qu'aux seuils illuminés des bois
Mon souffle ne puisse plus aller
Que j'aperçoive mon avenir
Dans l'entrelac serré des ronces
Las ! L'étendue est enfermée
Il faut hisser la lampe à huile
De la veillée aux souvenirs
Et soudain entendre l'effraie
Qui brûle sa vie à l'orée
Nuit après nuit et sans faiblir

Aux seuils illuminés des bois
Papillonne un reste de foi
Quelle joie pourrait m'y conduire

Sans doute toi petit enfant
Dont je vois le visage luire
Celui d'un ange de deux ans
Qui va plus vite que le vent

 

 

CHANT XXXVI
ÉCRIRE

L'Infini des mots contredit toujours la Fin
comme un océan de nuit noyée d'étoiles
qui vous prend, vous emmène
et vous porte longtemps, longtemps
vous brasse, vous charrie et vous abandonne
toujours émergeant
Le regard tendu vers d'autres rives
n'est jamais déçu
sous le lamparo de la quête
les grands fonds vous attirent et vous guident
le grand voyage jamais ne vous quitte
Alors ramer, ramer jusqu'à la plage
de la fin des temps
qui toujours recule et reculera
d'île en île, de continent en continent

Écoper, écoper
jusqu'à trouver le sol sécure
de la barque à fond plat
dans le flou des roseaux
navette qui file entre deux eaux
tissant la vie, jonc après jonc
la maintenant à flot

Tentation de l'idée sûre
cette vision humaine
ce bras, cette épaule antique
qui glisse et vous emmène
vers l'insaisissable
l'insaisi - sable des certitudes

Alors continuer
continuer en apnée s'il le faut
pour voir une fois, rien qu'une fois, enfin
la petite lampe allumée de l'invisible
ce frôlement de l'obscur
étrange sollicitude
ce hasard qui fait si bien les roses
qui passe d'une gorge aquatique
de nénuphar à l'envol de la sitelle
ce clapotis qui soudain vous irradie
et vous arrache à la finitude...

Alors écrire...
Écrire la Nuit
blanche ou noire
la délivrer de ses grimoires
Écrire pour ne pas oublier
la lumière
les miracles cachés
les mystères
qui démultiplient la terre et l'éther
Ecrire des infinités de papier
pour que demeure l'éphémère...

Courriel Postface

De : Anne Gary Reck <pascal-anne.shrek@wanadoo.fr>
Envoyé : samedi 14 juillet 2018 16 :28
À : Jeanne< jeanne.champel.grenier@gmail.com>
Objet : "Alors la nuit délivre, la nuit des livres" JCG      

Jeanne, j'ai lu vos chants ce matin.

Ce recueil vous ressemble, on reconnaît votre plume grave et légère qui virevolte entre terres intimes et terres lointaines, une plume qui vagabonde aux quatre coins du monde, aux confins de l'ici et de l'ailleurs ; en apesanteur, où de là-haut, hier, aujourd'hui, demain ne sont qu'un.

Votre temps à vous ne file pas sur un axe, tout paraît assemblé en un temps donné, tout est aujourd'hui, un aujourd'hui au-dessus de toute fin.

Votre plume, Jeanne, c'est comme une caresse sur la joue, une promesse d'humanité qui nous aide à nous relever, à nous hisser vers le haut, cap plein beau ; une plume qui nous rappelle que l’impossible est juste après le possible, là tout près, à un pas d’enfant, à deux pas du poète, à quelques pas de soi, à quelques pas de l’autre. 

Le Chant XV m’a beaucoup touchée. Coup de cœur pour le chant X !! et à l’heure où je termine la mise en page, me permettez-vous de changer le n° de votre CHANT XXXVI parce qu’il me semble que c’est plutôt du XXXL...                          

Je vous embrasse.

Anne
http://www.jeannechampelgrenier.com/pages/liens/anne-gary-creatrice-de-ce-site.html

Recension de Claude LUEZIOR

La plume traversière et Alors la nuit délivre la nuit des livres de Jeanne Champel Grenier, Éd. France libris, 2018
_________________________________________________


Avec cœur, Jeanne Champel Grenier nous entrouvre, dans ses deux récents recueils, les fenêtres de son Ailleurs. Sensibilité aux êtres et aux choses, qu'elles soient infiniment petites ou cosmiques, échanges chuchotés et confidences au bord du puits, certes. L'auteure sait toutefois que l'art n'est pas que pureté, harmonie et tendresse mais qu'il peut être tragique (je pense pêle-mêle à Guernica de Picasso, au massacre de Scio de Delacroix, au radeau de la Méduse de Géricault, aux crucifixions de Velasquez ou à une descente de croix du Caravage), dramatique (Münch), grinçant (Bosch), sombre (Zola), obsédant (le Boléro de Ravel), dissonant (Boulez), déchirant (Rodin), mystique (Niquille)...
Dans La plume traversière, Jeanne Champel Grenier évoque le soleil / (qui) se pose / sur le dos / du silence. Elle reprend, telle une mélopée : Se posent ici les voix / comme couples d'oiseaux / sur le fil du vertige. Sans doute est-elle est sensible à la rousseur des roses, aux nuits orientales / vaporisées d'étoiles. En ses terres ardèchoises, il arrive parfois / au plus absent des jours / qu'un ange / (...) déroule une échelle / de lumière. Là où passe l'abeille / virevoltante / avec tout son murmure / en manque de prairie / et de fleurs. Vibrantes mélancolies  qui  déplient leurs respirations pleines d'originalité : La mer s'est retirée / au fond de ma mémoire / Épongés, les rochers / plus d'empreinte de corps / plus de traces de pas / d'étoiles digitales...  Extases salvatrices que l'on retrouve également au long de Alors que la nuit délivre la nuit des livres Le matin sortait à peine de terre / au-dessus de la rivière aux oiseaux / je marchais seule, moi, pauvre hère / le soleil rangeait ses fourneaux... Paix de l'âme : l'élégance est au rendez-vous.
Certes.    
Ce dernier tome recèle toutefois des poèmes plus graves, plus contrastés dans Opus nocturne, Survivante, Il ne servait à rien et surtout À la vie à la mort (Chant XIV : Flamenco). Là s'expriment les ascendances catalanes de l'auteure : fort en mots, le poème incendie ses images : Guitare caressée / frisson de l'animal / échine hérissée... Nul autre préambule / juste un seul sifflement / du serpent qui ondule / du pied jusqu'à la tempe (...) robe à double pétale / rouge sang de taureau / regard qui vous violente / et gestes de la faux (...) long regard de velours (...) La nuit est en sueur / l'âme croise le fer (...) Appel provocation / à la vie à la mort (...) Emphase du fatal / qui brûle en oraison.
Jeanne se sert de sa plume telle une dague. Elle prend son pinceau pour jeter avec fougue ses couleurs sur la toile et la page, monte aux créneaux, pourfend le lecteur. L'arythmie a pris le dessus, elle nous met en danger. La matière poétique se fait étincelles, la boue du quotidien est devenue embrasement. Comme l'évoque Louis Delorme dans son Après lecture de La plume traversière : là nait la cadence, l'on y retrouve un minerai à l'état pur, ces choses qui atteignent l'universel.
Encore !

Claude Luezior
https://claudeluezior.weebly.com/

Recension de Nicole HARDOUIN publiée sur le site de la revue Traversées

Ajouter un commentaire