La plume traversière

La plume traversiere jcg

 

 

 

BEAU FIXE ?

Il est des jours com'ça
où l'on est optimiste
au lieu de ressasser
le père mort trop tôt
la mère toujours triste
le pépin qui prend l'eau
l'horizon girouette
soudain sans crier gare
un moral trapéziste
vous soulève de terre
vous délure la tête
et vous fait entrevoir
La vasque de la vie *
en dépit des fêlures
s'ouvrir comme une fleur

Vous l'entendez chanter
se remplir d'avenir
comme coule en un seau
l'eau claire des toitures
Et vous voilà oiseau (...)

*Vers proposé par Louis Delorme

SIGNE

Il arrive parfois
au plus absent des jours
qu'un ange
ou quelque chose
de ce genre
déroule une échelle
de lumière
dans un rai de poussière

L'esprit s'y agrippe
sans savoir
si la source
est en haut
ou en bas (...)

SUR LE VIF

Voici que je peins un oiseau
il faut bien parfois s'alléger
Il est petit, lourd à la fois
pèse son poids de vérité
de douceur et d'espièglerie
et sa musique... et moi, émoi

Je le sens
face à moi, sur une branche
qu'il enserre de ses doigts
fine la branche, et fins les doigts
Un ventre mousseux de cendre
de clématite et d'amadou
avec une petite ombre bleue
dessous
qui en fait le tour
comme un frisson

Sa tête est tournée vers la gauche
à l'opposé de moi
mais son œil de poivre me voit
me regarde et me dit ;
«  C'est bien beau l'aquarelle
c'est de l'eau dans la marelle
mais essaie de me croquer
quand je m'envole ! .. »

Pfffft ! Le voilà à la cime
la toute cime du tilleul
bien au-dessus des feuilles
au-dessus de l'abime
qui nous sépare

Quelques coups de bec
quelques cabrioles
il m'a oubliée
s'ébroue et s'épouille les ailes
puis se met à chanter de plus belle

Il n'a pas besoin de moi pour exister
À lui tout seul, il justifie le ciel
 

LE CHAR DU SILENCE

Il faut écrire comme on part
ne pas trop agiter les mots
laisser s'installer les silences
comme la flamme de bougie
éclairant un coin du hasard
qui s'absente sans crier gare

Il faut écrire comme on part
lorsqu'apparaît le ciel de nuit
Déposer les mots avec art
tandis que s'éteint le passé
que le meilleur souvenir fuit

Il faut écrire comme on part
discrétion, pudeur, élégance
Tenter de retenir le char
ne sert à rien, c'est une chance
et si les jours étaient comptés

soigner la dernière apparence

Se recueillir encore une fois
dans l'encrier des évidences
Entendrons-nous cette voix-là
Nous murmurer dans le silence
« Qu'as-tu écrit qui te suivra ? ... »

 

 

ALORS LA NUIT

(...) J'ai près de moi toutes les clés
de cet orgue des profondeurs
celles du sommeil du vertige
où tout vous est enfin rendu
toutes les pertes de l'enfance
La pesanteur n'existe plus
ni ses poignantes adhérences
qui pointent du doigt la douleur

Les infinis bleus se mélangent
je m'y retrouve, je n'ai plus peur
j'y ressens comme une présence
qui veut du bien et qui s'installe
et qui murmure entre les mots
« Laisse courir les turbulences
ton cœur est neuf et accordé
à la symphonie positive
qui efface les malveillances
vois combien tes jours se ravivent
à la lumière de tes nuits ! »

Une musique alors s'élance (...)

 

 

L'Après lecture de Louis DELORME

             La Plume traversière, un titre qui me parle, qui me dit que l’auteur utilise les chemins de traverse pour atteindre la poésie. Le dictionnaire nous dit qu’il s’agit d’un raccourci et moi je pense qu’il s’agit plutôt d’emprunter des voies plus ou moins secrètes connues seulement de ceux qui ont une âme, ceux qui veulent bien se donner la peine de regarder autrement, mieux qu’on ne le fait habituellement, au besoin de flâner. Car c’est avant tout cela un poète : quelqu’un qui voit les choses autrement, pas pour se distinguer des autres mais pour mieux approfondir la réalité. La démarche de Jeanne vient à chaque instant corroborer cette façon de faire.

             En matière de poésie, l'originalité à tout prix (contenu et forme) a souvent conduit à l'hermétisme et au non-sens, et l'absence de sens lasse très vite, en témoigne la difficulté qu'éprouvent de plus en plus de gens à lire les poèmes qu'on leur propose. Nous vivons à l'époque que Georges Steiner appelle l'ère de l'épilogue (citation Wikipédia) C'est l'ère où le monde n'a plus de sens. Pour ma part, je pense que c'est le sens d'une œuvre, quelle qu'elle soit, qui donne à celle-ci le pouvoir d'exister. De subsister.

             La poésie de Jeanne est comme un minerai à l’état pur. Elle naît du quotidien, souvent le plus ténu, des observations que nous avons tous pu faire mais sans nous y attarder. Et pourquoi donc ? Parce que, de la poésie, il y en a partout et presque à tous les moments de l’existence, pour qui sait regarder, entendre et sentir. Le sens provient le plus souvent des sens, de notre communication avec le monde, la nature, le cœur des gens. C’est tout cela qu’on trouve dans les mots de Jeanne, si l’on croit que c’est avec les mots, comme l’a souligné Stéphane Mallarmé, qu’on fait de la poésie, plutôt qu’avec des idées. Jeanne n’hésite pas à s’en fabriquer pour exprimer ce qu’elle ressent : pour elle, la libellule pliflotte ; elle en retrouve aussi qui se sont perdus : c’est ainsi que l’eau gargoule.

            Je n’oublie pas non plus que Jeanne a le regard d’un peintre et qui mieux qu’un portraitiste ou paysagiste possède ce don d’analyse instinctive ? ou né d’une seconde nature ? En somme, c’est la façon de dire qui fait que l’on s’attache à ce qui est dit. Un exemple : il fait mauve, écrit Jeanne à la page 13 de son recueil. Elle parle du temps, de la couleur du ciel, un ciel maussade sans doute. En trois mots, elle a tout dit : par une sorte de métaphore décalée, un raccourci qui donne à penser de la chose entrevue. C’est que le poète possède l’art de surprendre l’instant, de le capter, d’en apprécier la transformation. La poésie, on l’aura compris, est pour lui la vraie richesse, la seule pour qui a bien mesuré ce que la vie attend de nous. La poésie est dans l’immensité, les vastitudes, l’inconnu, l’incommensurable : le macrocosme mais aussi dans l’insignifiant, le minuscule, le microcosme et les deux se rejoignent dans leur infinitude : Je m’exerce au Paradis / de l’infiniment petit... Le jour neuf a répandu /  un trésor  de diamantaire / des parures éphémères / Qui éclatent sur les pierres / nul ne peut les copier.

              Le poète n’a pas peur non plus de fouiller ce qui lui est particulier, personnel, intime car très souvent ces choses-là atteignent à l’universel. Jeanne évoque son village, les plantes qui lui sont familières, elle ressuscite un temps disparu, une époque envolée. Elle retrouve cette vie d’autrefois qui fut celle de nos grands-pères et grands-mères qui étaient heureux d’un rien et qui s’accommodaient de leur condition parce que c’était l’unique moyen de ne pas en souffrir, d’en extraire le meilleur pour eux et plus encore pour leurs proches. Eux n’avaient pas de regret de quitter cette vie, pas toujours grâce à leur foi, mais bien parce qu’ils avaient fait leur devoir, élevé leurs enfants sans se plaindre, en leur transmettant ces valeurs dont on sait qu’elles sont universelles et éternelles. Cette vie est évoquée dans la célébration des morts qui a lieu non pas le 2 novembre mais bien pour la Toussaint, la veille.

            Cette condition de l’homme apparaît souvent dans le livre, tiraillée entre le doute et l’espérance : La terre en déroute / fuyait bruyamment / comme charroi branlant : disloqué au carrefour des doutes / Partout vivaient des hommes inhabités / et de plus inhabitables... et plus loin : Pas de ciel pas de Paradis / sur la marelle circulaire du monde / juste une marche perpétuelle / de l’ordre de la condamnation / à la longue peine de l’Espoir.

            Autre chose très importante chez Jeanne : la rencontre : il ne faut pas passer à côté car la vie ne repasse pas les plats. La rencontre d’une vieille à qui l’on demande son chemin en est le symbole : ... et surtout, surtout / parce qu’elle ressemble / à toutes les tendres vieilles de mon enfance. On retrouve là l’art qu’elle a de portraiturer, que ce soit avec les mots ou avec les couleurs. Tout cela empreint de belles images : ... Quand au matin, la lune blanche / fond comme sucre dans le thé. La précision permet de situer à quel quartier de la lune nous avons affaire. ... et s’envolent les souvenirs en attente d’enluminure. Ou encore : de quoi désherber le bonheur.

                Jeanne procède constamment à la recherche du temps, non pas perdu, mais envolé. Avec la question : que reste-t-il de nos proches après qu’ils  nous  ont  quittés ? Le véritable héritage, la seule richesse, ce sont les mots, les attitudes, les gestes familiers, telle occasion de se replonger dans telle ou telle rencontre. Ceux qui vivent, ce sont ceux qui pensent, mieux, qui s’attardent dans leurs pensées. Une autre vertu de sa poésie : le retour fréquent à l’optimisme tellement salutaire : savoir capter l’instant de grâce ! L’horizon girouette / soudain sans crier gare / un moral trapéziste / vous soulève de terre / vous délure la tête et vous fait entrevoir « la vasque de la vie » / en dépit des fêlures / « s’ouvrir comme une fleur ».

            Les idées, malgré ce qu’affirme Mallarmé, finissent toujours par revenir en force en poésie. Il y a un fond de philosophie qui se fait jour, tel que l’avait pressenti Voltaire, et avant lui tout un courant de pensée qui commence avec les Grecs. Et Jeanne de s’interroger sur les fins premières et dernières de l’homme : être grain / de pierre / de roc / de falaise // sable / d’oubli / atome / de trois fois rien // Est-ce cela / la mort ? Et finalement, qu’est-ce que la foi du poète ? Question à laquelle on ne peut échapper. Sa raison d’être ? l’espérance, qui a au moins le mérite  de nous  mener  plus loin ? Pourquoi nier l’espoir / si fragile et utile / brin d’herbe du désert / qui va sécher sur pied / mais renaître plus loin / à la portée d’un bousier. Foi en la poésie dont les poètes portent le flambeau et qui font tout leur possible pour le transmettre. Pas si éloignée de la foi du charbonnier au fond, foi en la Vie tout simplement : Et repartir en ascension / les poches bien gonflées de rêves / sans but réel que le plaisir / le seul plaisir qui vous libère... porter la vie à corps perdu / au point secret d’infinitude.

            Et le chant poétique donc ? Chez Jeanne, il naît de la cadence, de vers courts bien balancés, qu’il y ait la rime ou pas. On finit par ne plus s’apercevoir de sa présence ou de son manque. Pour terminer, comment ne pas souligner la facilité de lecture, le plaisir qu’on retire des mots, cette vague d’envie qui nous pousse à lire page après page, sans nous arrêter, l’ensemble du recueil, sans parler des relectures ponctuelles qui ne manquent pas d’être suscitées.

             Merci pour tous ces moments de bonheur.

             Louis DELORME
             http://brontosaure.wixsite.com/aupieddusuc

 

Recension de Claude LUEZIOR

La plume traversière et Alors la nuit délivre la nuit des livres de Jeanne Champel Grenier, Éd. France libris, 2018
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Avec cœur, Jeanne Champel Grenier nous entrouvre, dans ses deux récents recueils, les fenêtres de son Ailleurs. Sensibilité aux êtres et aux choses, qu'elles soient infiniment petites ou cosmiques, échanges chuchotés et confidences au bord du puits, certes. L'auteure sait toutefois que l'art n'est pas que pureté, harmonie et tendresse mais qu'il peut être tragique (je pense pêle-mêle à Guernica de Picasso, au massacre de Scio de Delacroix, au radeau de la Méduse de Géricault, aux crucifixions de Velasquez ou à une descente de croix du Caravage), dramatique (Münch), grinçant (Bosch), sombre (Zola), obsédant (le Boléro de Ravel), dissonant (Boulez), déchirant (Rodin), mystique (Niquille)...
Dans La plume traversière, Jeanne Champel Grenier évoque le soleil / (qui) se pose / sur le dos / du silence. Elle reprend, telle une mélopée : Se posent ici les voix / comme couples d'oiseaux / sur le fil du vertige. Sans doute est-elle est sensible à la rousseur des roses, aux nuits orientales / vaporisées d'étoiles. En ses terres ardèchoises, il arrive parfois / au plus absent des jours / qu'un ange / (...) déroule une échelle / de lumière. Là où passe l'abeille / virevoltante / avec tout son murmure / en manque de prairie / et de fleurs. Vibrantes mélancolies  qui déplient  leurs respirations pleines d'originalité : La mer s'est retirée / au fond de ma mémoire / Épongés, les rochers / plus d'empreinte de corps / plus de traces de pas / d'étoiles digitales...  Extases salvatrices que l'on retrouve également au long de Alors que la nuit délivre la nuit des livres Le matin sortait à peine de terre / au-dessus de la rivière aux oiseaux / je marchais seule, moi, pauvre hère / le soleil rangeait ses fourneaux... Paix de l'âme : l'élégance est au rendez-vous.
Certes.    
Ce dernier tome recèle toutefois des poèmes plus graves, plus contrastés dans Opus nocturne, Survivante, Il ne servait à rien et surtout À la vie à la mort (Chant XIV : Flamenco). Là s'expriment les ascendances catalanes de l'auteure : fort en mots, le poème incendie ses images : Guitare caressée / frisson de l'animal / échine hérissée... Nul autre préambule / juste un seul sifflement / du serpent qui ondule / du pied jusqu'à la tempe (...) robe à double pétale / rouge sang de taureau / regard qui vous violente / et gestes de la faux (...) long regard de velours (...) La nuit est en sueur / l'âme croise le fer (...) Appel provocation / à la vie à la mort (...) Emphase du fatal / qui brûle en oraison.
Jeanne se sert de sa plume telle une dague. Elle prend son pinceau pour jeter avec fougue ses couleurs sur la toile et la page, monte aux créneaux, pourfend le lecteur. L'arythmie a pris le dessus, elle nous met en danger. La matière poétique se fait étincelles, la boue du quotidien est devenue embrasement. Comme l'évoque Louis Delorme dans son Après lecture de La plume traversière : là nait la cadence, l'on y retrouve un minerai à l'état pur, ces choses qui atteignent l'universel.
Encore !

Claude Luezior
https://claudeluezior.weebly.com/

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