"Le ciel est bleu, ma mère est belle" Éditions France Libris, 2016

Diapositive1 61

 

 

 

 

Parabole

On te dirait, sans crier gare
Que tu n'auras plus d'eau à boire
Qu'il n'y en aura jamais plus
Que c'est normal,
Et qu'il fallait bien s'y attendre
Car le soleil s'est enfoncé
Dans son orbite,
Et toutes les eaux sont asséchées
Disparues à perpétuité
Le mauvais œil, tu le sais bien
On n'y peut rien
C'est le destin
Il va falloir te débrouiller
Ni soif, ni faim, une habitude !
Bien d'autres ont déjà vécu ça
Des milliards d'autres le vivront
Tu aurais dû t'y préparer

 

 

 

 

 

La voilà donc la certitude
Plus d'eau, plus d'air, plus rien du tout
Juste la banquise partout... et un glacier
Du quaternaire
Bien aussi grand qu'un continent
Coincé tout au fond de la gorge

On te dirait, sans crier gare :
« Ta mère est morte ! »
Tu serais là, entre deux portes
Le bec sans eau, privée de larmes
Cognant ta tête à l'iceberg
Te répétant ces mots « Sois forte ! »

Préface de Michel LAGRANGE

Toute mémoire est d'enfance. Celle que l'on a vécue, celle que la mémoire a retenue, celle qui aide à grandir et vivre...

Jeanne CHAMPEL GRENIER nous parle, depuis longtemps, de son émerveillement d'être au monde. Elle s'est donné pour devoir de fidélité de se souvenir de son passé, de la figure tutélaire que fut et demeure sa Mère, la grande et belle Catalane. C'est sa mission, son trésor enfoui, constitué de strates de bonheurs, de douleurs, d'espérance et de mort... 

Jeanne se souvient, et joue avec les pièces d'un puzzle aux angles vifs. Et ce sont remous poétiques qui refont surface et qui nous enchantent.

Un des privilèges du poète, c'est l'acuité d'une mémoire qui s'exprime au présent. Au nom de la fidélité, de la constance, d'une humble action de grâce, d'une « reconnaissance » à tous les sens du mot.

Les poèmes que Jeanne nous propose, ici et ailleurs, énoncent leur vérité par un langage au quadruple pouvoir : celui des mots qui chantent, ce qui plaît aux oreilles, celui des images - et Dieu sait s'il y en a dans ses peintures verbales!- ce qui agrée aux regards, celui des sentiments, ce qui émeut le cœur, celui des réflexions, ce qui approfondit notre pensée. Tout cela est cordial, et chant d'amour. Autant de luminosité que de couleurs, autant de reflets émouvants ! Sainte Lumière ! On est au bord de l' invisible, où l'essentiel se noue et nous féconde.

Jeanne aime les couleurs, et particulièrement le bleu ! Celui du ciel, du cœur qui souffre et s'épanouit dans le dépassement, celui des fleurs, celui de l'oiseau féérique. Mais ce bleu est dominé par les cris merveilleux du « Sangre y Oro » catalan ! Flambées du cœur agrandi de mémoire ! Humour, Amour, Tendresse, et Foi !

La chance de Jeanne - mais cela ne s'acquiert que par un long cheminement de souffrance dominée – est qu'elle est et restera à jamais une grande petite fille, aimante, fidèle, et douloureuse au fond du cœur. Il n'y a pas d'âge pour être orpheline. Cela peut être un privilège, à qui sait le convertir en Beauté poétique.

 

Michel LAGRANGE. Octobre 2016.

(Michel Lagrange, Poète et écrivain français, lauréat de l'Académie française, adoubé par Marguerite Yourcenar et René Char)

 

Antoine DE MATHAREL. Revue Poésie sur Seine .janvier 2017

Jeanne CHAMPEL GRENIER - LE CIEL EST BLEU, MA MÈRE EST BELLE - (France Libris) 17 euros.

La poésie peut-elle se contenter de l’expression d’un deuil, l’universel auquel tend le poème a-t-il vocation de se retrouver dans un sentiment si personnel qu’il peut être à l’extrême difficile, ou impossible, de le faire partager et de l’associer surtout au sentiment d’autrui. Jeanne Champel Grenier résout ce problème en évoquant tout d’abord, non seulement la personnalité de sa mère, mais les lieux où elle a vécu qui nous sont présentés avant tout sous des paysages d’Espagne. En sorte que le souvenir d’une mère défunte s’exprime en priorité par le bleu du ciel, par la lumière du soleil, (« Un écrasant soleil de sang / Pèse de tout son poids de feu / Sur les grenades éclatées »). C’est depuis cette clarté catalane que l’auteur se penche, et nous avec elle, sur une clarté plus discrète, plus maternelle qui vit dans son souvenir. « Il y avait une lumière / Sur sa peau blanche /... Qui dessinait à ses pieds / Une ombre un peu bleue ». En vers non rimés, octosyllabes, alexandrins ou plus, vers de tristesse et de deuil, l’auteur n’évoque pourtant pas toujours sa mère en termes de regrets et d’absence. Sa poésie a pour objet au contraire de faire revivre entre les lignes et sous nos yeux celle qui s’est éteinte. De la région de Catalogne, nous sommes passés plus modestement au « jardin de sa mère ». « Tu es en terre et je regarde tes fleurs d’autrefois surgir ça et là / Entre les larmes éperdues et les herbes folles d’aujourd’hui ». Le silence n’est pas forcément une absence. « Je suis venue et je t’ai vue dans la lumière de ta vie / J’ai vu le ciel bleu de ton lit, aucun nuage, aucun souci / l’Eternité sur l’oreiller et ton silence recueilli ». De sa mère pourtant, l’auteur passe à elle même et, pourquoi pas, à toi, lecteur ou lectrice. Du particulier, de nouveau, à l’universel. « Je sais qu’un jour je passerai / Par cette porte imaginaire / Dont je n’ai toujours pas la clef ». Le recueil se clôt donc par une méditation sur la mort et sur le contact de la nature qui nous y prépare ; « Il viendra bien le jour où d’une main tremblante / Je signerai mon nom au temple de l’ailleurs ». Dans cet espace étranger qui tous nous attend, l’auteur rencontrera (retrouvera ?) une inconnue « vêtue de noir », comme aurait dit Musset, et qui me ressemblait... « C’est ma mère, ma sœur, ma fille / Et c’est moi à la fois ».

Commentaires (1)

Louis DELORME
  • 1. Louis DELORME (site web) | 06/03/2017
« A l’orée du matin / Tu entres la première / Ma mère... / Petite joie portée / Sur chant de rossignol / Et tu prends tout l’espace / Entre ciel et lumière.» ( In CHANT DU MATIN ) La mère est prépondérante dans notre vie de l’enfant et elle le reste toute notre vie. Jeanne Champel-Grenier consacre la majeure partie de son recueil ( 130 pages ) à sa mère, après que celle-ci l’a quittée. Certains pourraient trouver cela excessif ; moi, je dis que c’est très émouvant au contraire: on lit d’un bout à l’autre ces poèmes, on suit une à une les étapes d’amour qui ont marqué l’enfant. Les premiers mots du bébé : « Je viens d’avoir quatre ou cinq mois / J’ai déniché un mot courant / Qui n’avait jamais été dit... » ( in MAMAN ) Bien sûr, c’est le mot maman, celui que les parents attendent avec fébrilité dans la bouche de leur enfant.
Ne restent que les souvenirs qui ne peuvent devenir réalité, et, parce qu’ils ne peuvent plus devenir réalité, on doute de leur véracité : « Comment croire à tes mains d’hier / A ton pas, à tout ton corps, à ta voix / A tes paroles et musiques / Remplies du soleil de là-bas » (in QUAND LE SOUFFLE... ) Et pourtant ce sont eux, les souvenirs, qui «... goutte à goutte / Remplissent la vaste coupe de l’absence.» ( ibidem ) La Vie, la Mort, pourquoi au fond ? Comment ne pas s’interroger ? « Tu es partie, tu t’effaces, te délites / Mais l’éternité qui depuis toujours t’habite / Dans la musique de l’inconnu / Peu à peu prend corps.» ( ibidem ) L’éternité nous habite tous. Rien ne peut faire, du moment que nous sommes nés, que nous n’ayons pas existé.
L’enfance, c’est ce qui nous reste de plus tenace, de plus accolé à notre peau; Et bien évidemment, c’est notre mère, avant toute chose, qui a nourri cette enfance, qui l’a fait grandir. L’absence n’est pas que douloureuse, elle est déroutante : au sens propre du terme : elle nous dévie de notre route, elle l’interrompt même : « Je piétine à survivre, ma mère.../ Je ne sais pas si je saurai encore marcher sans toi... Je m’accroche aux murs de cette citadelle d’enfance... Où déposer ces sacs de pleurs trop lourds ? » ( in CONVERSATION DU SILENCE ) Et toujours ce retour impossible : « Ma mère as-tu rejoint la lisière des choses... Vais-je continuer à chercher, à te chercher / Je sens bien qu’il y a quelque part une fin de non-recevoir » ( ibidem )
Mais où passent ceux qui nous quittent ? « Quel voyage inattendu es-tu entrepris ma mère... / Sans un mot, sans crier gare, te voilà en suspension / Et plus un pied sur la terre qui va oublier ton pas...» ( in TOUT LE BLEU ) La séparation est définitive, elle brise en nous tout un pan de forêt, rien ne sera plus comme avant : « Un seul être vous manque...», on connaît le vers célèbre de Lamartine ( L’ISOLEMENT ) : « Le ciel ne suffira pas / A me rendre tout le bleu / Que tu emportes avec toi.»
La mère de Jeanne Champel-Grenier a d’autant plus compté pour elle que son père est mort d’accident : « Combien de fois as-tu pensé : / " J’aurais dû mourir avec lui / Sous cet éboulement maudit ! " » ( in JE ME SOUVIENS...) Au final, que reste-t-il de mieux accroché dans le souvenir ? Le regard, le sourire, la voix, les mains ? : « Les mains de ma mère étaient blanches / Belles, actives et avisées / Elle semaient sur le chemin / Les joies folâtres de l’enfance.» ( in LES MAINS DE ma mère ) Le choc de la disparition est d’autant plus fort que celle-ci tombe comme du ciel : « Et c’est ce matin-là, ma mère, que tu ne t’es pas réveillée // Je suis venue et je t’ai vue dans la lumière de ta vie. » ( in CE matin-là )
Jeanne Champel-Grenier est aussi un excellent peintre. Le recueil est émaillé de tableaux qui font revivre le jardin de sa mère, les fleurs qu’elle aimait, mais nous donne aussi des parts de rêve.
Louis Delorme
brontosaure@orange.fr

Ajouter un commentaire